16 octobre 2020

Covid-19 : et si nous l’avions déjà tous attrapé ?

Une question a été posée sur des plateaux de télévisions, et c’est tout de suite parti en farandole sur les réseaux sociaux. En tant qu’Africaine, j’ai été surprise. S’il y a bien une question qu’on se partage le mieux, c’est celle de savoir « comment as-tu fait ? » quand tu passes un concours, quand tu décroches un nouveau job, quand ta peau change d’une teinte, quand tu perces sur les réseaux ou quand tu parviens à voyager pour l’étranger.

Il y a toujours quelqu’un pour te demander « Quel est ton secret ? ». Le Camerounais formule ça autrement : « On fait comment pour être comme toi ? ». Alors, pourquoi s’offusquer quand les occidentaux se demandent comment l’Afrique a réussie à être épargnée du Covid-19 ? Pour moi, c’est l’occasion d’écouter tous les sons de cloches avant de me faire une idée.

Ce que les chiffres disent

Effectivement, l’Afrique semble avoir éviter l’hécatombe prédite. Un regard sur les chiffres montre effectivement que l’Afrique enregistre pour toute l’étendue du continent un total de 27 035 cas de décès contre 35.111 cas rien qu’en Italie (données du 9 Octobre 2020). De plus, le continent ne compte que 1,4 % des cas totaux de Covid-19 pour 0.7 % de décès. On est loin des 300.000 morts annoncées par le rapport de la commission économique de l’Union Africaine (UA). Vous êtes encore surpris que le reste du monde veuille percer le mystère?

Ce que certains Africains en disent

Certains ne se sont pas foulés les neurones pour attribuer ce record à notre puissance mystique, à l’incompatibilité avec notre mélanine, à notre haut niveau de sorcellerie (Diplômé avec mention excellente), à l’amour privilégié que Dieu nous porte, etc.

Croire en tout ça revient à grossièrement oblitérer toutes les maladies qui jouent au Songoh dans nos têtes. Et plus sérieusement, il manque deux ou trois arguments. Tout le monde est en droit de se poser la question, sans qu’il faille y voir des plans machiavélique et funeste contre l’Afrique.

Ce que l’OMS en dit

Heureusement, le grand boss de la santé mondiale (OMS) s’est penché sur la question. Il en est ressorti des réponses beaucoup plus cartésiennes. La directrice régionale pour l’Afrique, le Dr Matshidiso Moeti, lors d’une conférence de presse en Ouganda, a évoquée les points qui auraient sauvé l’Afrique de l’hécatombe.

  • La réactivité des états africains : la fermeture des frontières et l’application immédiate des mesures barrières (port du masque, hygiène des mains, distanciation sociale) ont contribué à ralentir la propagation du virus en Afrique comme partout ailleurs où ces mesures ont été appliquées.
  • Un continent faiblement connecté. Il n’y a que très peu d’aéroports et autres voies d’entrées comparativement aux autres. Cela a également contribué à réduire le taux d’importation des cas infectés vers le continent, mais aussi à l’intérieur du continent où les pays sont faiblement connectés entre eux. Pareil, d’une ville à une autre. Bref, on n’a pas de routes.
  • Une population africaine jeune. Dans tous les pays où l’épidémie a fait des ravages, la part de population âgée de 65 ans et plus était assez importante. Contrairement à ce qu’il se fait couramment dans le système occidental, les personnes âgées en Afrique vivent souvent au sein de leurs familles, en ville ou dans des villages reculés peu soumis aux mouvements migratoires. Elles ont été de fait, moins exposées. A l’opposé, le mode de vie occidentale présente beaucoup plus de personnes âgées vivant en maison de retraite. Un foyer épidémique dans ces maisons est synonyme d’hécatombe, comme cela a été observée en Italie. L’Algérie et l’Afrique du Sud sont les pays africains avec le plus de mortalité associée à l’épidémie. Cela pourrait s’expliquer par le fait qu’ils enregistrent les pourcentages les plus élevés, respectivement 10 % et 5 % de la population âgée de plus de 65 ans.
  • Un mode de vie majoritairement en extérieur donnerait du fil à retordre au virus, qui se répands mieux dans les espaces confinés. En effet, la majeure partie de la population africaine évolue dans le milieu informel. Elle exécute ses tâches quotidiennes dans de grands espaces à ciel ouvert. Ce qui implique que les particules virales se perdent dans l’immensité de la nature.

« Ils ont pris très tôt des décisions très importantes et ont imposé des mesures drastiques pour limiter le déplacement des populations et les rassemblements.«

Dr Matshidiso Moeti, OMS – Directeur régional pour l’Afrique.
Pyramide des âges de la population italienne, 2020. Crédit photo: PopolationPyramid.net

Ce que certains immunologistes en disent

La population africaine serait protégée par l’immunité croisée et l’immunité collective. Deux concepts viables dans le référentiel africain.

Tout d’abord, il existe différents Coronavirus saisonniers qui circulent en Afrique. Jusqu’ici, ils étaient tous inoffensifs et souvent uniquement responsable d’un petit rhume. Si on attrape un de ces petits Coronavirus, on pourrait logiquement être protégé de tous les autres Coronavirus. En effet, notre système immunitaire enregistre les marqueurs biologiques des agents infectieux – des protéines que tous les virus d’une même famille ont en commun. Ainsi, des infections précédentes par d’autres Coronavirus génèrent des cellules immunitaires capables de réagir de manière appropriée pour détruire le Sars-Cov 2 (virus responsable du Covid-19) : c’est l’immunité croisée.

Des études ont renforcé cette hypothèse en révélant que des personnes exposées à d’autres coronavirus avaient effectivement développé une immunité protectrice face au nouveau virus, empêchant l’infection ou atténuant les symptômes. En Chine, des études conduites chez des personnes ayant été contaminées par le Sars-CoV de 2002 – 2003, révèlent que les cellules immunitaires de ces personnes sont capables de fabriquer des anticorps neutralisant le Sars-CoV-2 de 2019 – 2020.

Reponses des cellules immunitaire au Covid-19. JAMA. 2020 ; 324 (13):1279-1281. doi:10.1001/jama.2020.16656

L’immunité collective, c’est quoi au juste ?

La propagation du virus serait mise à mal si un pourcentage approximatif de 70 % de la population était contaminée. Partant du principe que plus il y a de personnes contaminées, plus il y aurait de personnes qui développeraient des anticorps et seraient immunisées. On peut s’attendre à ce qu’il y ait moins de chance de souffrir de la maladie si on a déjà été immunisé lors d’une première infection. De même, il y aurait peu de chance de tomber sur un malade, c’est le principe de la vaccination.

Credit Photo: Page Facebook Vaxxeuses

On donne une faible dose de l’agent infectieux, trop faible pour provoquer la maladie, mais assez forte pour que les cellules immunitaires se mettent à enregistrer les marqueurs biologiques. Ainsi, elles fabriqueront des anticorps performants et prêts à détruire le virus lors de sa prochaine visite dans l’organisme.

Bien sur, dans le cas de Sars-cov 2, il n’y a pas encore de vaccin. L’immunité collective serait une forme de vaccination barbare où toute la population découvre ensemble les joies de la contamination.

Le soucis avec cette méthode, c’est qu’elle pourrait s’avérer incontrôlable. D’une part, les pays avec une population vieillissante prendraient le risque de l’envoyer tout simplement à la mort.

D’autre part, le virus pourrait changer au contact de toutes ces personnes. Cela pourrait favoriser l’apparition de nouvelles formes de virus bien plus dangereuses. En plus, ce chiffre est une prédiction mathématique. Rien ne garantit que ça marchera comme prédit. Les prédictions pour l’Afrique en sont la preuve. On comprends alors que la France, l’Italie ou encore l’Allemagne, appréhendent sérieusement un tel scénario. Pourtant, il y a des pays assez téméraires tels que le Royaume-Unis et les Pays-Bas qui sont carrément pour. Pas de confinement, un seul mot d’ordre : CONTAMINEZ-VOUS !

Pour ce que ça vaut, l’OMS ne croit pas du tout au bien fondé de l’immunité collective. Oui oui, cette même OMS qui ne croyait pas non plus à l’efficacité des masques chirurgicaux aux premières heures de l’épidémie.

Ce que j’en dit

Et si nous l’avions déjà tous attrapés ? En Afrique, 80% des malades atteints du Covid-19 ne présentent aucun des signes de la maladie (asymptomatiques) contre 40% à 50% en Europe. Il y a de quoi se poser la question. Vu comment on s’entasse dans les marchés, on s’assoit les uns sur les autres dans les transports, distanciation zéro-macabo qu’on observe dans les bars ; et à ajouter au tableau, les masques non conformes avec lesquels on s’asphyxie toute la journée voire même plusieurs jours sans le laver. J’en viens à remettre en question la pertinence des mesures barrières, des grands espaces et tout le tralala.

Si on respire encore, c’est peut-être du fait de cette immunité collective. Un autre phénomène ! Assurément non éthique, si on envisage de l’introduire de manière non-naturelle dans une population.

Ne surtout pas faire chez vous !

En Afrique, c’est le comportement je m-en-foutiste de la population qui m’emmène à pencher pour une super-propagation en mode incognito. Il faudrait lancer des campagnes de dépistage massif, des tests d’acides nucléiques, comme cela s’est fait dans les pays asiatiques pour en avoir le cœur net. A défaut, ça pourrait nous renseigner sur la thèse de l’immunité croisée. Mais bon, qui va gaspiller son argent pour ça ?

Conclusion

Toutes ces explications sont satisfaisantes (selon comme on est tourné… Dites moi en commentaire si vous avez la ref). Même si elles ne nous disent pas si ces différentes conditions confèrent une immunité permanente à l’Afrique. On sait déjà que dans le cas des infections naturelles aux Coronavirus saisonniers, l’immunité ne reste pas efficace très longtemps. Est-ce à dire qu’on cours dans le sac ? Peut-être que l’Afrique ne résiste pas mieux que les autres, finalement. Si on tenait compte du manque de logistique, d’outils de détection, de personnels formés et de rigueur dans le report des cas infectés et des morts de Covid-19.

La politique de l’autruche. Crédit Photo : Karine Perreault
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Commentaires

Nelson
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En Haiti aussi, on se pose la question. Pourquoi, le Covid-19 n'a pas fait autant de dégât dans le pays que chez nos voisins Dominicains, avec qui nous partageons l'Ile. Pour certains, nous avons pris de très tôt les bonnes décisions pour éviter la propagation du virus, un argument scientifique, mais qui me laisse perplexe. A mon avis l'argument qui pourrait tenir la route c'est que nous avons une population assez jeune, mais aussi nous n'avons pas la capacité d'effectuer assez de test possible afin de connaitre les vrais chiffres..

Dr K.
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Merci Nelson pour le retour sur la sitution en Haiti. Comme tu l'as dit une population jeune reste tout de même le meilleur argument. Et aussi, le manque de dépistage fausse complètement les données.

Ousmane
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Chacun y va de ses explications...j'espère qu'on aura la vrai réponse un jour :)
Super article en tout cas !!!

Dr K.
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Merci Ousmane, merci d'être passé sur mon blog. La science est évolutive donc un jour, on saura.

Ecclésiaste Deudjui
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Très bel article. Didactique et aussi drôle. Pour ma part je pense aussi que beaucoup de camerounais ont dû attraper cette maladie sans même s'en rendre compte. Merci pour l'explication sur l'immunité croisée :-)